Les Fontaines salées



L'accueil des Fontaines salées

Situation

Les Fontaines salées jadis appelées « Le puit de sel », se situent à la limite Sud de la commune de Saint-Père (Yonne), tout près de la rivière « La Cure », à 2 km de Foissy-lès-Vézelay et à 3 km de Pierre-Perthuis.



Une voie romaine, la « Via Agrippa » passait tout prés et les feux follets d’un ancien cimetière proche étaient à l’origine du nom donné par le voisinage, « Le pré de la lampe ».

Origines

A l’époque gallo-romaine, Vézelay était un « vicus », un bourg, une petite ville de province, et se nommait Vercellacus.

Vercellacus était une propriété, une « Villa », ainsi appelée du nom de son propriétaire (Vercellus ?), un riche propriétaire terrien des IVème ou Vème siècles de notre ère… Et s’il faut préciser « de notre ère », c’est qu’une présence humaine sur les Fontaines remonterait au mésolithique, soit au moins 5 000 ans avant notre ère.

Vercellacus était située à l’emplacement de ce qui est aujourd’hui Saint-Père et s’étalait jusqu’à la Cure (la Cora)… Jusqu’aux Fontaines Salées.

 A la recherche de « Valle Betun »

Comme bien souvent, les découvertes sont fortuites.
C’est bien le cas également aux Fontaines salées.

Tout commence avec les recherches d’un spécialiste de la littérature médiévale, le professeur René Louis (1906-1991), qui, après s’être penché sur une chanson de geste dédiée à Girart de Roussillon (entre 800 et 810-877), ouvrage composé vers 1140-1150 par un auteur inconnu, se mit à la recherche du site de la bataille de « Valle Betun ».

Cette bataille aurait farouchement opposé Girard de Roussillon à son suzerain le roi Charles II dit « le Chauve » (823-877 - confondu dans certains textes avec Charles Martel, 688-741…).

A noter que d’autres éminents spécialistes tels Paul Meyer (1840-1917) ou Joseph Bédier (1864-1938) se sont également penchés sur cette chanson de geste mais n’ont pas eu la chance de découvrir les Fontaines salées.

Mais pourquoi chercher cette bataille à cet endroit ?

René Louis nous explique qu’au moyen âge, ce qui était les vestiges des murs d’enceinte des Fontaines salées « passaient pour le château de je ne sais quel devin qui s’était retranché là, entouré d’eau de toutes parts, bravant la colère du roi Louis (Louis le Pieux 778-840) : Un jour pourtant, celui-ci avait pris le château et l’avait jeté bas. Cette légende locale a été recueillie et exploitée par un trouvère dans la chanson de geste de Girard de Roussillon : C’est par elle que nous la connaissons ».


... Entouré d'eau de toutes parts...

Et cette fameuse chanson de geste semblait localiser la bataille à proximité de Vezelay…

Ces ruines auraient-elles pu être des vestiges de ces combats ?

Vers l’an 819, la « villa » fut achetée par le comte Girart, membre du palais, comte de Paris, de Vienne et régent de Charles, roi de Provence.
Problème toutefois, si Girart est né entre 800 et 810, a-t-il vraiment acheté cette « villa » à l’âge de 9 ans ? Est-il réellement né en 810 ?

Sur ce grand domaine, Girard de Roussillon fit bâtir une abbaye bénédictine avec son épouse Berthe (ou Berte) en 859.
Par la suite, les invasions normandes ayant détruit bourg et abbaye, la reconstruction eu lieu sur la colline proche, Vézelay, jugée plus défendable.

Quant-au « Vieux Saint-Père », au XIème siècle, il était désigné par le nom de « Sancti Petri ecclésia Juxta fluvium Choroe » (Eglise St Pierre de la rivière Cure ?).

Chose étrange, cette fameuse chanson de geste laisserait également entendre que la bataille aurait eu lieu à « Valbeton » ou «Vaubouton » proche des territoires de Girart de Roussillon. Hors ce dernier avait également fait bâtir en 863, avec son épouse Berthe, une abbaye à Pothières (certains textes parlent de 858-859), près de Châtillon-sur-Seine en Côte d’Or où ils furent tous deux inhumés avec leur fils Thierry décédé à l’âge de 1 an (l'inscription en marbre conservée au Musée de Châtillon-sur-Seine est le seul souvenir de cette sépulture).
Et dans cette région, on retrouve ces appellations…

    
L'inscription en marbre et son intégration dans une reconstitution

L’histoire raconte que Girart de Roussillon afin de limiter les convoitises du roi sur ces territoires, avait pris soin de placer ces deux abbayes sous l’autorité du Saint-Siège, mais ultime subtilité, il les avait également placés sous la protection du dit roi…

Quoi qu’il en soit, c’est près de Vézelay que les recherches eurent lieu.

(Voir un document sur "Girard de Roussillon dans l'histoire" ICI) 

 Découverte des Fontaines salées

Le site avait été remblayé et la mémoire s’en était perdue.

Dans son ouvrage sur le champ d’urnes, René Louis précise qu’un « puit anciennement creusé avait été comblé avec de l’argile. »
Et pour cause !

Si au 14ème siècle la taxe sur le sel équivalait à environ 25% du prix du sel, au 18ème siècle elle valait 20 fois le prix du produit lui-même.
Les faux sauniers locaux étaient tentés malgré les risques : Galères à perpétuité ou peine de mort en cas de récidive (en même temps, le cas de récidive après les galères à perpétuité ? Faut voir…).

En 1678, le commis du grenier à sel de Vézelay fit donc remblayer les sources qu’il ne pouvait surveiller en permanence.

- Au cours du XIXème siècle, Maximilien Quentin rédige alors son « Répertoire archéologique du département ». Un instituteur de Foissy-les-Vezelay lui adresse une lettre signalant la présence « d’une fontaine de sel et de traces anciennes de carrelages briques et tuyaux a quelques pieds de profondeur ». Lettre morte…


Un extrait de la lettre de l'instituteur

- Au début du XXème siècle, le curé de Saint-Père, l’Abbe Pissier, mentionne au lieu-dit « Les Fontaines salées des débris antiques divers qui seront jugés sans grand intérêt »

Dès 1930, l’on pouvait néanmoins penser que l’endroit risquait d’être remarquable. En effet, l’exploitation d’une sablière attenante a permis la mise à jour d’une défense de mammouth d’environ 1 mètre. Certes rien à voir avec un champ de bataille mais d’autres découvertes furent faites… Tuiles romaines (imbrex), sépultures… Et quelques recoupement avec la chanson de geste sur Girart de Roussillon attisèrent la curiosité.
(Voir ici, le PDF très complet sur « Le champ d’urnes des Fontaines salées » par René Louis -prénommé Robert par erreur-, document «Persée-Gallica»)

C’est en 1934 que René Louis, toujours à la recherche de « son » champ de bataille, découvrit les vestiges de ce site remarquable. Les ruines de l’hypothétique château étaient en réalité une partie des murs d’enceinte des thermes.

Les fouilles se poursuivront jusqu’en 1965 et les études menées sur place révèleront rapidement une occupation permanente remontant au IIIème millénaire avant notre ère et se poursuivant presque sans discontinuer jusqu’au IVème siècle de notre ère.

L’occupation du site des Fontaines salées

Les scientifiques auraient établi que des traces de campement pourraient indiquer une « présence humaine » au mésolithique soit environ entre 8000 et 5000 avant notre ère. Toutefois à ce jour, rien n’atteste formellement de cette présence.

La nécropole, le champ des urnes, remonterait à 1200-800 ans avant notre ère.

Le « Sanctuaire gaulois » et son « Bassin cultuel » daterait du 1er siècle avant notre ère.

Le complexe thermal date de l’époque gallo-romaine et aurait fonctionné entre le 1er et le IIIème siècle

Entre le IIIème et le XVème siècle, des sauniers locaux et quelques artisans ont occupé les ruines laissées par les alamans.

Entre le XVème siècle et le XVIIème siècle, les sauniers se firent plus discrets.

En 1678, le commis du grenier à sel de Vézelay fit remblayer les sources dont la mémoire ne subsista que dans une chanson de geste.

 Le site des Fontaines

Le site classé aux Monuments Historiques par arrêtés des 25 janvier 1936 et 14 janvier 1942 est la propriété de la commune de Saint-Père depuis 2007.

Jadis vous étiez accueilli dans un « abri de jardin », aujourd’hui c’est un joli bâtiment jouxtant le musée qui vous reçoit.

On peut toujours admirer les (très) anciens cuvelages en chênes évidés, noyés dans des puits qui les conservent par la salinité ainsi qu’un exemplaire exposé dans le musée.

    
Vues des cuvelages en chêne exposés au musée (Vues extérieure et intérieure)

Deux types de puits ont été mis à jour, de simples puisards destinés à recueillir l’eau salée après qu’elle eut été filtrée à travers le sable et d’autres, de type « ascensionnels jaillissants » remontant l’eau d’en dessous la couche de sable.

         
Quelques puits dans lesquels on peut voir des plantes halophiles ou halotolérantes
(qui vivent en milieu salin ou ont la capacité de s'y adapter)...


Ici il y a parfois possibilité de dégustation
Mais bon ! Il faut les bottes...

Ces chênes (19 ont été mis à jour) remonteraient à 2300-2200 ans avant notre ère.
(Selon Albert Grenier, la datation carbone 14 les situerait « d’au moins 600 ans avant notre ère » alors qu’une dendrochronologie -méthode de datation du bois par analyse des anneaux de croissance- les placerait à 2238 avant notre ère).


Proposition de restitution du système de puisage du puits n°9
mis au jour sur le site de Fontaines-Salées
JP Delor DRAC Bourgogne


Site de Fontaines-Salées.
Vue du puits n°1 lors de sa découverte en 1942
Abbe Bernard Lacroix DRAC Bourgogne

Les bases de maçonneries des aménagements gallo-romains sont également visibles.

 Le circuit du baigneur


Le circuit du baigneur

- Tout d’abord passer par les « Latrines ».

- L’Apodytérium : Un vestiaire chauffé pour se déshabiller


Au premier plan, latrines et vestiaires

- Le Tepidarium : Un massage en salle tiède, c’est un intermédiaire entre le Caldarium et le Frigidarium

- Le Laconicum : Passage en étuve sèche, petite salle où était dispensée une chaleur plus importante.

- Le Caldarium : Piscine chaude

- Le Frigidarium : Piscine froide. C’est curieusement une pièce qui n’a pas (encore) été retrouvé sur ce site.

- La Palestre : Pièce(s) où l’on pouvait se promener ou faire quelques exercices.

- Le Praefurnium : Le curiste ne passait pas par-là…
C’était le dispositif de chauffage des thermes. Un feu était allumé dans des fours en tunnel et l’air chaud se propageait par des sous-sols en briques et en dalles (Suspensura) soutenues par des hypocaustes. Chauffage et tirage étaient assurés par des conduits en terre cuite dissimulés dans les murs


Une partie du Praefurnium

Tout près de l'entrée, une zone de "service" était probablement utilisée par les serviteurs voire les esclaves notamment pour stoker le bois destiné au chauffage des thermes.


L'espace de service

Dans son ouvrage « Morvan cœur de France », Joseph Bruley nous précise que « Ces thermes étaient un des édifices publics de la ville gallo-romaine de Vercelliacum, détruite par l’invasion des Alamans en 276… »

La visite du site peut toutefois amener quelques questionnements :
- Avec ses 54 mètres de côté, le site abritait-il réellement des thermes « publics » ?
- La dimension relativement modeste n’aurait–elle pas plutôt correspondue aux dépendances d’une « Villa » ?
- Lorsque l’on regarde les dimensions des latrines, vestiaires et autres pièces (sans les murs), on est frappé par l’exiguïté des lieux.
- … Et lorsque l’on mesure la différence de taille entre le vestiaire des hommes (petit) et celui des femmes (grand), on ne peut que s’interroger.

Utilisation du sel

Le sel ou chlorure de sodium (NaCl), est un minéral d'origine marine.

La production de sel (et volontairement ou non, de potasse…) au moyen du feu remonterait au début de l’âge du fer soit environ 1 millénaire avant notre ère.

C’est une marchandise particulièrement précieuse et quasi irremplaçable.

Le sel est non seulement utilisé pour assaisonner des aliments mais aussi et surtout pour les conserver.

De nos jours les utilisations sont particulièrement étendues, de la table à la route, de la chimie à l’agriculture…

Composition de l'eau des Fontaines salées

De toute évidence, la composition d'une source varie en fonction de son parcours.
Mais, paradoxalement, en dehors du livre de Joseph Bruley "Morvan coeur de France", je n'ai trouvé nulle part le taux de salinité de l'eau des Fontaines salées...
"L’analyse d’un litre d’eau prélevée dans le puits n° 1 par M. Robert Dauvergne et analysée par M. Le Strat, ingénieur chimiste, a donné les résultats suivants, en milligrammes : chlorure de sodium : 4.055; chaux : 400, sulfates : 110, magnésie : 34, fer : 0,10, résistivité électrique : 150 ohms. Cette composition est celle d'une eau minérale."
Si quelqu'un en sait plus...

Sinon, cette eau serait donc minéralisée (9 à 12 g/L), contiendrait bien évidemment du chlorure et du sodium.

Légèrement radioactive, elle serait accompagnée de remontées gazeuses contenant de l'azote (91,7 %), de l'hélium (6,42 %), du dioxyde de carbone (1,23 %), de l'argon et quelques autres gaz rares en faibles quantités.

Sa température serait constante à environ 15,2° Celcius.

 La fabrication des pains de sel

L'art de la fabrication des pain de sels par les Gaulois s'est perdu au cours des âges.
La Direction Régionale des Affaires Culturelles (DRAC) en a toutefois tenté une reconstitution dont voici un résumé en quelques images.

         
Préparation du four, allumage du feu et chauffage de la "saumure"

         
Mise du sel après évaporation en pots, cuisson, récolte.

Ces photo sont extraites de la vidéo d'étude de la DRAC, disponible ICI

Le sel au cours des âges

- Au Mésolithique, après la dernière glaciation, le climat se réchauffe, les groupes de chasseurs sont plus nombreux. Leur subsistance reposant alors sur la chasse mais aussi toujours sur la pêche et la cueillette, une première modification du régime alimentaire humain apparut probablement.

- Au Néolithique, les chasseurs-cueilleurs se sédentarisent.
La viande devient moins essentielle qu’autrefois. Les apports en sel ne suffisent plus à couvrir les besoins physiologiques.
Ce besoin s’accroît avec le développement de l'agriculture et la domestication des espèces. Les besoins en sel augmentent. Il faut chercher de nouvelles sources d'approvisionnement (eau de mer, sources salées, affleurements de sel gemme...).
Dès cette période, le sel a probablement été aussi utilisé dans certains échanges. Les datations d’exploitation du sel remonteraient au début du VIème millénaire avant notre ère.

- A l’âge du Bronze et du fer et jusqu’à la conquête romaine, le développement des techniques d'acquisition et d'exploitation du sel se développent considérablement : briquetages, sources salées, sel marin et extraction de sel gemme.
Définitivement objet de commerce, le sel se transporte alors sur de longues distances pour la conservation et la production alimentaire.
Son conditionnement devient une nécessité.

- Sous les romains, le commerce va évoluer de manière significative et sa distribution par des « marchands de sel » devient un monopole pour Rome qui crée même un impôt spécifique en l’an 200 avant notre ère. Le Consul Marcus Livius est rapidement surnommé « Salinator ».
Les légionnaires touchent une ration de sel comme salaire facilitant la conservation des aliments des légions conquérantes.

- Au Moyen Âge, les souverains mérovingiens possèdent des salines sur lesquelles ils accordent des concessions d’exploitation.

- En 1340, Philippe VI de Valois a sans doute retenu l’exemple du Consul Marcus Livius et ordonne la mise en place de la fameuse gabelle qui taxe fortement le sel et fait rentrer l’argent dans les caisses de l’état… Lequel en voulant toujours plus, envisage d’étendre cette taxe à des régions jusque là exemptes, ce qui ne manque pas de provoquer quelques révoltes paysannes.
A cette même époque « Le sel du devoir » était une « obligation de consommer ». Une famille devait obligatoirement consommer 50kg de sel par an et assurer ainsi les rentrées d’argent au roi. 

(Voir un document sur le musée des douanes et la gabelle : ICI)

- Sous la Renaissance, avec l’augmentation de la population, la demande en sel ne cesse de progresser.

- Au XIXe siècle, c’est la découverte de « la chimie du sel ». Une filière industrielle voit le jour.

- De nos jours, les bénéfices sont partagés entre d’énormes multinationales. Toutefois, quelques exploitations artisanales perdurent, notamment sur les marais salants.

Le salarium

(Ne pas confondre avec le solarium…)
Ce mot latin nous vient de « salarius » signifiant « salin » et correspond à la solde qui était donnée aux légionnaires romains pour acheter du sel (ou en guise de solde).

Nous connaissons aujourd’hui le « salaire » versé en contrepartie d’un travail mais aussi par extension « une note salée », ce qui arrive parfois.

Sources documentaires

- Panneaux informatifs du site
- Joseph Bruley : « Morvan cœur de France »
- Base Mérimée
- Albert Grenier : Les Eaux et leur culte en Gaule
- Olivier Weller, Alexa Dufraisse, et Pierre Pétrequin : Sel, eau et forêt d’hier à aujourd’hui
- http://www.saint-pere.fr
- http://bibnum.enc.sorbonne.fr/
- Les inscriptions funéraires, Cécile Treffort, http://books.openedition.org/pan/1014
- Persée-Gallia, Les Fouilles Fontaines salées (René Louis-1942) https://www.persee.fr/doc/galia_0016-4119_1943_num_1_2_1967
- Persée-Gallica, Le champ d’urnes des Fontaines salées (René Louis 1943) : https://www.persee.fr/doc/galia_0016-4119_1943_num_1_1_1949
- Institut National de Recherches Archéologiques Préventives (INRAP), les captages des fontaines salées : https://www.inrap.fr/dossiers/Archeologie-du-sel/Les-sites/Fontaines-Salees-France
- Institut National de Recherches Archéologiques Préventives (INRAP), Vidéo sur l’ expérimentation d’un four à sel gaulois : https://www.inrap.fr/dossiers/Archeologie-du-Sel/Ecouter-Voir/Ecouter-Voir


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